Vandana SHIVA

 

Monocultures

de l'esprit

(1993)

 

 

 

 

 

La principale menace contre le fait de vivre avec la diversité vient de l’habitude de penser en termes de monocultures ; de ce que j’ai appelé les « monocultures de l’esprit ». Ces monocultures de l’esprit font disparaître la diversité de notre perception, et par conséquent la fait disparaître du monde. La disparition de la diversité est aussi une disparition des alternatives — et laisse place au syndrome TINA (there is no alternative). Il est si fréquent à l’époque actuelle que le déracinement total de la nature, de la technologie, des communautés et de la civilisation tout entière soit justifié par l’idée qu’il « n’y a pas d’alternative ». Les alternatives existent, mais elles sont exclues. Les prendre en compte demande un contexte de diversité. Passer à la diversité en tant que mode de pensée, que contexte pour l’action, permet à une multiplicité de choix d’émerger.

[Ma réflexion] est basée sur ma participation à des mouvements de protection de la diversité, à la fois naturelle et culturelle. Ma préoccupation quant aux monocultures a débuté avec le mouvement « Chipko » dans la région himalayenne du Garhwal. Les femmes paysannes du Garhwal savaient que les plantations de pins en monoculture ne sont pas des forêts, qu’elles ne pouvaient pas y mettre en place les fonctions et services multiples d’approvisionnement en eau et de conservation des sols, ni y implanter les diverses communautés d’espèces qui amènent nourriture, fourrage, fertilisant, fibre et combustible (les espèces « 5F » dans le langage chipko).

Ma seconde expérience avec la nature appauvrie et appauvrissante des monocultures fut associée à un audit écologique des plantations d’eucalyptus, en particulier dans les zones semi-arides de l’État du Karnataka où le programme de foresterie sociale de la Banque mondiale était en train de conduire à l’érosion de la diversité des fermes et à une érosion consécutive de l’eau et du sol, des moyens de subsistance et des stocks de biomasse pour l’usage local. En 1983, le mouvement des fermiers, le Raitha Sangha, a commencé à déraciner les semis d’eucalyptus dans les pépinières des forêts alentour, et à les remplacer par des semis de diverses espèces telles que la mangue, le tamarin, le jaque (jackfruit), le pongame (Pongamia), etc.

Une étude ultérieure de la Révolution verte en agriculture m’a permis de montrer qu’elle avait été une recette idéale pour l’introduction de monocultures et pour la destruction de la diversité. Cela était également lié à l’introduction d’un contrôle centralisé de l’agriculture et à l’érosion des prises de décisions décentralisées dans les modes de culture. L’uniformisation et la centralisation ont conduit à de la vulnérabilité et de la dégradation sociale et écologique.

La biotechnologie et la révolution génétique en agriculture et en foresterie menacent d’aggraver les tendances à l’érosion de la diversité et à la centralisation qui ont débuté avec la Révolution verte.

C’est dans ce contexte de production et d’uniformité que la conservation de la biodiversité doit être comprise. La conservation de la biodiversité est, avant tout, la production d’alternatives, la lutte pour la survie de formes alternatives de production. Protéger les semences natives est plus que la conservation de matières premières pour l’industrie de la biotechnologie. Les diverses semences qui sont maintenant poussées vers l’extinction portent en elles les semences d’autres manières de produire pour nos besoins. Le thème essentiel de [ce livre] s’attaque également au mythe selon lequel les monocultures sont essentielles pour résoudre les problèmes de pénurie et qu’il n’y a pas d’autre option que de détruire la diversité pour augmenter la productivité. Ce n’est pas vrai que sans les plantations d’arbres en monoculture il y aurait pénurie de bois de chauffe ; et ce n’est pas vrai que sans les monocultures agricoles il y aurait des famines. Les monocultures sont, en réalité, une source de pénurie et de pauvreté, parce qu’elles détruisent toutes deux la diversité et les alternatives, et aussi parce qu’elles détruisent le contrôle décentralisé sur les systèmes de production et de consommation.

La diversité est une alternative à la monoculture, à l’homogénéité et à l’uniformité. La diversité vivante dans la nature correspond à la diversité vivante des cultures. La diversité naturelle et culturelle est une source de richesse et une source d’alternatives.

 

Vandana SHIVA (1952), Monocultures de l’esprit (1993).

Traduction : Marin Schaffner.

In Les pensées de l’écologie. Un manuel de poche.

Wildproject/Manuel, Marseille, Éditions Wildproject, 2021.

(p. 159-162).

 

 

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