PLATON

 

Phèdre (vers -370)

 

SOCRATE — Il faut donc se représenter l’âme comme une puissance composée par nature d’un attelage ailé et d’un cocher. Cela étant, chez les dieux, les chevaux et les cochers sont tous bons et de bonne race, alors que, pour le reste des vivants, il y a mélange. Chez nous - premier point - celui qui commande est le cocher d’un équipage apparié ; de ces chevaux, - second point - l’un [thumos] est beau et bon pour celui qui commande, et d’une race bonne et belle, alors que l’autre [epithumia] est le contraire et d’une race contraire. Dès lors, dans notre cas, c’est quelque chose de difficile et d’ingrat que d’être cocher. […]

Gardons en tête cette image. Voici donc que, de ces chevaux, l’un, dirons-nous, et l’autre, non. Mais nous n’avons pas expliqué en quoi consiste l’excellence du bon ou le vice du mauvais : c’est ce qu’il faut dire à présent. Eh bien, le premier des deux, celui qui tient la meilleure place, a le port droit, il est bien découplé, il a l’encolure haute, la ligne du naseau légèrement recourbée ; sa robe est blanche, ses yeux sont noirs, il aime l’honneur en même temps que la sagesse et la pudeur, il est attaché à l’opinion vraie ; nul besoin, pour le cocher, de le frapper pour le conduire, l’encouragement et la parole suffisent. Le second, au contraire, est de travers, massif, bâti on ne sait comment ; il a l’encolure épaisse, sa nuque est courte et sa face camarde ; sa couleur est noire et ses yeux gris injectés de sang, il a le goût de la démesure et de la vantardise ; ses oreilles sont velues, il est sourd et c’est à peine s’il obéit au fouet garni de pointes. Lors donc que le cocher, voyant apparaître l’objet de son amour et sentant la chaleur qui s’est répandue dans toute son âme, s’est laissé envahir par le chatouillement et les aiguillons (du désir), alors celui des chevaux qui obéit au cocher, se contraint comme toujours à la pudeur et se retient de bondir sur l’aimé. Mais l’autre, qui ne se soucie plus ni de l’aiguillon du cocher ni des pointes du fouet, s’élance d’un bond violent, donnant toutes les peines du monde à son compagnon d’attelage et à son cocher, et il les contraint à se porter vers le garçon et à lui rappeler combien sont délicieux les plaisirs d’Aphrodite. Au début, tous deux résistent, et s’indignent qu’on les oblige à faire quelque chose de terrible qui est contraire à la loi. Mais, à la fin, quand le mal ne connaît plus de borne, ils se laissent entraîner et consentent à faire ce à quoi on les invite.

Les voilà donc tout près de lui : ils contemplent le physique du garçon, qui resplendit comme un astre. À cette vue, la mémoire du cocher s’est portée vers la nature de la beauté ; il l’a revue, dressée à côté de la sagesse et debout sur son piédestal sacré. Cette vision l’a rempli de crainte et, de respect, il se renverse en arrière. Du coup, il a été forcé de tirer par-devers lui les rênes avec une vigueur telle qu’il fait s’abattre les deux chevaux sur leur croupe : l’un sans contrainte, parce qu’il ne résiste pas ; l’autre, que submerge la démesure, en le contraignant durement. Tandis qu’ils s’éloignent tous les deux, l’un, de honte et d’effroi, mouille de sueur l’âme tout entière, alors que l’autre, une fois passée la douleur que lui ont causée le mors et la chute, n’a pas encore repris son souffle que, de colère, il se répand en invectives, abreuvant de reproches le cocher et son compagnon d’attelage, sous prétexte que, par lâcheté et par pusillanimité, ils ont abandonné leur poste et n’ont pas tenu leur parole. En dépit de leur refus, il veut les contraindre à revenir à la charge ; ils ont, en le suppliant, toutes les peines du monde à obtenir de lui qu’on remette la chose à une autre fois. Quand arrive le moment convenu, comme ils font tous deux mine d’avoir oublié, il leur rappelle la chose, les harcèle, hennit, tire et les force à s’approcher de nouveau du bien-aimé pour lui faire les mêmes propositions. Et, une fois qu’ils sont près de lui, il avance la tête, il déploie sa queue, mord le frein et tire sans vergogne. Mais le cocher, encore plus ému cette fois-ci, se rejette en arrière, comme s’il avait devant lui une corde, tire encore plus violemment le frein du cheval emporté par la démesure, l’arrache de ses dents, fait saigner sa langue injurieuse et ses mâchoires et, forçant ses jambes et sa croupe à toucher terre, « il le livre aux douleurs ».

Or, quand, traitée plusieurs fois de la même façon, la bête vicieuse a renoncé à la démesure, elle suit désormais, l’échine basse, la décision réfléchie du cocher ; et, lorsqu’elle aperçoit le bel objet, elle meurt d’effroi. Il en résulte que l’âme de l’amoureux est, dès lors, remplie de réserve autant que de crainte, lorsqu’elle suit le garçon. Voilà donc que ce dernier devient, à l’égal d’un dieu, l’objet d’une dévotion sans bornes : son amant ne simule pas, il est véritablement épris, et l’aimé, de son côté, se prend naturellement d’amitié pour celui qui est à sa dévotion.

PLATON (- 428-348), Phèdre (- 370).

Traduction : Luc Brisson.

In Platon. Œuvres complètes, Paris, Flammarion, 2011. 

[246a-b] (p. 1262) / [253d-255a] (p.1269-1270).

Tous Les Articles
×

Vous y êtes presque...

Nous venons de vous envoyer un e-mail. Veuillez cliquer sur le lien contenu dans l'e-mail pour confirmer votre abonnement !

OK