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Platon (428-348 av. J-C)

 

Protagoras (v. 395 av. J-C)

 

Platon. Œuvres complètes, Paris, Flammarion, 2011,

[313c-314b] pp. 1440-1441, [342a-343b] pp. 1464-1465.
Traduction : Frédérique Ildefonse.

· Textes

On découvre dans ce dialogue que le savoir est un bien précieux, à consommer prudemment et justement, en ce qu’il transforme l’être et donne avantage et supériorité sur ses interlocuteurs. En cela, le sophiste manipule le savoir à ses seuls intérêts de succès et de réputation, tandis que le philosophe cultive le désir d’un savoir désintéressé, uniquement orienté vers la vérité.

– Mais, Socrate, de quoi l’âme se nourrit-elle ?

– D’enseignements, bien sûr [...].

– Mais, Socrate, de quoi l’âme se nourrit-elle ?
– D’enseignements, bien sûr, dis-je. Et nous devons prendre garde, mon ami, à ce que le sophiste ne nous abuse pas, lorsqu’il fait l’article des marchandises dont il fait commerce, comme le font les négociants qui vendent, en gros ou en détail, la nourriture du corps. En effet, ces derniers ne savent pas eux-mêmes quelles sont, parmi les denrées qu’ils apportent, celles qui sont bonnes ou celles qui sont mauvaises pour le corps, et font indifféremment l’article de toutes celles qu’ils vendent, et leurs clients n’en savent rien non plus, à moins qu’ils ne se trouvent être maîtres de gymnastique ou médecins. De la même manière, ceux qui colportent leurs enseignements de ville en ville, pour les vendre en gros et en détail, font à chaque fois l’article de tout ce qu’ils vendent à l’intéressé, et peut-être, excellent ami, s’en trouve-t-il parmi eux qui ignorent, des produits qu’ils vendent, ceux qui peuvent être bons et ceux qui peuvent être mauvais pour l’âme ; et cela vaut, de même, pour leurs clients, à moins qu’ils ne se trouvent être cette fois médecins de l’âme. S’il se trouve donc que toi, tu saches ce qui est bon ou mauvais, tu peux, en toute sécurité, acheter des enseignements, à Protagoras ou à n’importe qui d’autre ; sinon, prends garde, bienheureux ami, à ne pas risquer sur un coup de dés ton bien le plus précieux. Car le risque est bien plus grand lorsqu’on achète des enseignements que lorsqu’on achète des aliments. En effet, les aliments et les boissons que l’on achète, en gros ou en détail, on peut les emporter dans des récipients distincts de soi, et, avant de les absorber dans son corps, en les mangeant ou en les buvant, il est possible de les entreposer chez soi, d’appeler un connaisseur et de prendre conseil auprès de lui, pour savoir ce qu’il faut manger ou boire, en quelle quantité, et à quel moment ; de sorte qu’on ne court pas un grand risque à faire cet achat. Des enseignements, en revanche, il n’est pas possible de les emporter dans un récipient distinct de soi, mais il est nécessaire, une fois le prix payé, de prendre l’enseignement dans son âme même, d’apprendre et de s’en aller, qu’il y ait dommage ou profit. [...]

« Connais-toi toi-même » et « Rien de trop ».

– C’est en Grèce et à Lacédémone […] plus que nulle part ailleurs en Grèce, que le désir pour le savoir existe depuis le plus longtemps et est le plus répandu, et c’est également là, à cet endroit de la terre, qu’il y a le plus de sophistes ; mais ces peuples le nient, et feignent d’être ignorants, […] afin de ne pas laisser transparaître qu’ils doivent au savoir leur supériorité sur les autres Grecs, et de faire croire qu’ils la doivent à leur art du combat et à leur courage : ils pensent en effet que les autres peuples se mettraient tous à pratiquer, eux aussi, le savoir, s’ils apprenaient que c’est à lui qu’ils doivent leur supériorité. Par cette dissimulation, ils abusent complètement les « laconisants » des autres cités – qui, pour les imiter, se déchirent les oreilles, s’enroulent les mollets de lanières de cuir, courent les gymnases et portent des manteaux courts, comme si c’était ces moyens-là qui assuraient aux Lacédémoniens la supériorité sur les autres Grecs. Les Lacédémoniens, eux, quand ils veulent s’entretenir librement avec les sophistes de chez eux et en ont assez de les fréquenter en cachette, expulsent ces laconisants et tous les étrangers, quels qu’ils soient, qui se trouvent chez eux, afin de pouvoir fréquenter les sophistes à l’insu des étrangers, et ne permettent à aucun de leurs jeunes gens de se rendre dans d’autres cités – comme d’ailleurs les Crétois –, de peur qu’ils n’y oublient ce qu’ils leur enseignent. Et dans ces cités il n’y a pas que des hommes qui se fassent une haute idée de leur éducation, il y a aussi des femmes. Voici d’ailleurs la preuve que ce que je dis est vrai et que l’éducation lacédémonienne est la meilleure pour ce qui est de l’amour du savoir et des discours : que quelqu’un consente à fréquenter le plus ordinaire des Lacédémoniens, il le trouvera d’abord manifestement ordinaire dans la plupart des sujets abordés, puis, au cours de l’entretien, n’importe quand, il placera un mot bien frappé, bref et ramassé, décoché comme un trait redoutable, si bien que son interlocuteur donnera l’air de ne valoir guère mieux qu’un enfant. Eh bien, maintenant comme jadis, il y a des gens pour comprendre que laconiser consiste bien plus dans l’amour du savoir que dans l’amour de la gymnastique, parce qu’ils savent qu’il faut avoir reçu une parfaite éducation, pour être capable de prononcer de telles formules. Parmi eux il y a Thalès de Milet, Pittacos de Mytilène, Bias de Priène, notre Solon, Cléobule de Lindos, Myson de Khènè, et on leur ajoute un septième, le Lacédémonien Chilon. Tous étaient des partisans fervents, des amoureux et des disciples de l’éducation lacédémonienne ; et l’on se rend bien compte que leur savoir est de cet ordre, si l’on se rappelle les formules brèves, mémorables, prononcées par chacun d’eux lorsqu’ils se réunirent ensemble pour offrir à Apollon dans son temple de Delphes les prémices de leur savoir, et qu’ils écrivirent ces mots que tous reprennent : « Connais-toi toi-même » et « Rien de trop ».

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