Revenir au site

Platon (428-348 av. J-C)

 

Gorgias (v. 390 av. J-C)

 

Platon. Œuvres complètes, Paris, Flammarion, 2011,

[463e-465c] pp. 434-436, [500c] p. 479,

[503d-504a] p. 483, [506c-509a] pp. 486-489,

[523a-527e] pp. 504-509.
Traduction : Monique Canto-Sperber.

· Textes

« Quel genre de vie faut-il avoir ? » Ce dialogue invite à une véritable conception de la vie authentique orientée vers le meilleur, en s’adonnant aux arts du corps (gymnastique et médecine) et de l’âme (politique : législation et justice), par opposition à une vie superficielle adonnée aux plaisirs et à la flatterie, dans laquelle la démesure du désir ne comble pas les besoins profonds de l’existence.

Existent donc quatre formes d’arts qui ont soin, les unes, du plus grand bien du corps, les autres, du plus grand bien de l’âme.

SOCRATE – [...] Je soutiens qu’il y a deux formes d’arts. L’art qui s’occupe de l’âme, je l’appelle politique. Pour l’art qui s’occupe du corps, je ne suis pas à même, comme cela, de lui trouver un nom, mais j’affirme que tout l’entretien du corps forme une seule réalité, composée de deux parties : la gymnastique et la médecine. Or, dans le domaine de la politique, l’institution des lois correspond à la gymnastique et la justice à la médecine. Certes, les arts qui appartiennent à l’une et l’autre de ces réalités, la médecine et la gymnastique, d’un côté, la justice et la législation, d’un autre côté, ont quelque chose en commun puisqu’ils portent sur le même objet, mais, malgré tout, ce sont deux genres d’arts différents.

Voilà une des choses que j’appelle flatterie, et je déclare qu’elle est bien vilaine, [...] parce qu’elle vise à l’agréable sans souci du meilleur.

Existent donc quatre formes d’arts qui ont soin, les unes, du plus grand bien du corps, les autres, du plus grand bien de l’âme. La flatterie l’a vite compris, je veux dire que, sans rien y connaître, elle a visé juste : elle-même s’est divisée en quatre réalités, elle s’est glissée subrepticement sous chacune de ces quatre disciplines, et elle a pris le masque de l’art sous lequel elle se trouvait. En fait, elle n’a aucun souci du meilleur état de son objet, et c’est en agitant constamment l’appât du plaisir qu’elle prend au piège la bêtise, qu’elle l’égare, au point de faire croire qu’elle est plus précieuse que tout. Ainsi, la cuisine s’est glissée sous la médecine, elle en a pris le masque. Elle fait donc comme si elle savait quels aliments sont meilleurs pour le corps. Et s’il fallait que, devant des enfants, ou devant des gens qui n’ont pas plus de raison que des enfants, eût lieu la confrontation d’un médecin et d’un cuisinier afin de savoir lequel, du médecin ou du cuisinier, est compétent pour décider quels aliments sont bienfaisants et quels autres sont nocifs, le pauvre médecin n’aurait plus qu’à mourir de faim ! Voilà une des choses que j’appelle flatterie, et je déclare qu’elle est bien vilaine, […] parce qu’elle vise à l’agréable sans souci du meilleur. Un art ? j’affirme que ce n’en est pas un, rien qu’un savoir-faire, parce que la cuisine ne peut fournir aucune explication rationnelle sur la nature du régime qu’elle administre à tel ou tel patient, elle est donc incapable d’en donner la moindre justification. Moi, je n’appelle pas cela un art, rien qu’une pratique, qui agit sans raison. Mais si toi, tu contestes ce que je viens de dire, je veux bien que tu le discutes et que je le justifie.

La conséquence de tout cela est qu’on s’affuble d’une beauté d’emprunt et qu’on ne s’occupe plus de la vraie beauté du corps que donne la gymnastique.

La cuisine, donc, est la forme de flatterie qui s’est insinuée sous la médecine. Et, selon ce même schéma, sous la gymnastique, c’est l’esthétique qui s’est glissée ; l’esthétique, chose malhonnête, trompeuse, vulgaire, servile et qui fait illusion en se servant de talons et de postiches, de fards, d’épilations et de vêtements ! La conséquence de tout cela est qu’on s’affuble d’une beauté d’emprunt et qu’on ne s’occupe plus de la vraie beauté du corps que donne la gymnastique. Bon, pour ne pas être trop long, je veux te parler en m’exprimant à la façon des géomètres – peut-être comme cela pourras-tu suivre. Voici : l’esthétique est à la gymnastique ce que la cuisine est à la médecine. Ou plutôt, il faudrait dire que l’esthétique est à la gymnastique ce que la sophistique est à la législation ; et encore, que la cuisine est à la médecine ce que la rhétorique est à la justice.

Quel genre de vie faut-il avoir ? [...] Une vie d’homme, [...] ou bien [...] une vie passée à faire de la philosophie ? Et enfin, en quoi l’une de ces vies l’emporte-t-elle sur l’autre ?

[…] Ne vois-tu pas que le sujet dont nous sommes en train de discuter est justement la question qu’un homme, aussi peu de raison ait-il, devrait prendre le plus au sérieux ? Quel genre de vie faut-il avoir ? Est-ce la vie à laquelle tu m’engages ? Une vie d’homme, qui traite des affaires d’homme, qui sait parler au peuple, qui pratique la rhétorique et fait de la politique comme vous, vous en faites maintenant ? Ou bien, est-ce une vie passée à faire de la philosophie ? Et enfin, en quoi l’une de ces vies l’emporte-t-elle sur l’autre ? […]

Regarde : l’homme de bien, l’homme qui dit tout ce qu’il dit en vue du plus grand bien, parle-t-il jamais au hasard ? ne parle-t-il pas plutôt, les yeux fixés sur son objectif ? Et c’est pareil pour tous les autres artisans : chacun d’eux prend pour objectif le produit que son art fabrique, et ce n’est pas par hasard qu’il choisit et se procure ce dont il a besoin pour réaliser son ouvrage ; au contraire, il sélectionne ce qu’il lui faut, afin que son ouvrage soit doté de sa forme propre. Par exemple, regarde, si tu veux, ce que font les peintres, les bâtisseurs de maisons, les constructeurs de navires, et tous les autres spécialistes ; prends celui que tu veux, tu verras que chaque élément de son ouvrage est disposé en fonction d’un certain ordre et qu’il force tous les éléments, avec lesquels il travaille, à s’adapter les uns aux autres et à s’harmoniser entre eux, jusqu’à ce que leur totalité constitue une réalité ordonnée et bien disposée. Et il en va bien de même, enfin, pour les autres spécialistes dont je parlais tout à l’heure. Oui, ceux qui s’occupent du corps, entraîneurs de gymnastique et médecins, ne donnent-ils pas au corps un bon ordre et une bonne disposition ?

[...] Il semble que celui d’entre nous qui veut être heureux doit se vouer à la poursuite de la tempérance et doit la pratiquer, mais qu’à l’inverse, il doit fuir le dérèglement de toute la vitesse de ses jambes et surtout s’arranger pour ne pas avoir besoin d’être puni. Cependant, s’il arrive qu’il ait besoin d’être puni, lui-même ou l’un de ses proches, simple particulier ou cité, il faut, s’il doit être heureux, que justice soit faite et qu’il soit puni.

[...] Celui d’entre nous qui veut être heureux doit se vouer à la poursuite de la tempérance et doit la pratiquer [...].

Voilà, selon moi, quel est le but à atteindre. C’est avec un tel objectif qu’on doit vivre. Faire que toutes ses ressources personnelles, et celles de sa propre cité, soient tendues vers ce but, pour qu’on acquière, comme les conditions du bonheur, la justice et la tempérance, qu’on agisse avec elles, sans laisser les désirs devenir déréglés ou excessifs, sans tenter de les satisfaire (car ils sont un mal insatiable) et sans mener non plus la vie d’un vaurien.

[...] Certains sages disent [...] que le ciel, la terre, les dieux et les hommes forment ensemble une communauté, qu’ils sont liés par l’amitié, l’amour de l’ordre, le respect de la tempérance et le sens de la justice.

En effet, l’homme qui vivrait ainsi ne pourrait être aimé ni par un homme ni par un dieu. Il ne peut participer à la moindre communauté et, quand il n’y a pas de communauté, il ne saurait y avoir d’amitié. Certains sages disent, Calliclès, que le ciel, la terre, les dieux et les hommes forment ensemble une communauté, qu’ils sont liés par l’amitié, l’amour de l’ordre, le respect de la tempérance et le sens de la justice. C’est pourquoi le tout du monde, ces sages, mon camarade, l’appellent kosmos ou ordre du monde et non pas désordre ou dérèglement. Mais toi, tu as beau être savant, tu ne me sembles pas faire très attention à ce genre de choses. Au contraire, tu n’as pas vu que l’égalité géométrique est toute-puissante chez les dieux comme chez les hommes, et tu penses qu’il faut s’exercer à avoir plus que les autres ! En fait, tu ne fais pas attention à la géométrie. […]

[...] Ce qui est plus laid et plus mauvais, c’est de porter atteinte injustement à ma personne et à mes biens, [...] car un tel acte est plus laid et plus mauvais pour l’homme qui est l’auteur de pareilles injustices que pour moi qui les subis.

Non, Calliclès, je nie que la chose la plus laide soit d’être frappé au visage injustement, d’avoir un membre tranché ou la bourse coupée. En revanche, ce qui est plus laid et plus mauvais, c’est de porter atteinte injustement à ma personne et à mes biens, c’est de voler, c’est d’asservir des êtres humains et entrer par effraction dans les maisons, c’est, en somme, de commettre une injustice contre moi et contre mes biens, car un tel acte est plus laid et plus mauvais pour l’homme qui est l’auteur de pareilles injustices que pour moi qui les subis.

Je ne cesse de m’examiner, afin de faire paraître devant le juge l’âme la plus saine qui soit.

[...] Je ne cesse de m’examiner, afin de faire paraître devant le juge l’âme la plus saine qui soit. Je laisse donc tomber les honneurs que chérissent presque tous les hommes, je m’habitue à être sincère, et je vais vraiment essayer d’être aussi bon dans la vie que dans la mort – quand je serai mort. J’engage, autant que je peux, tous les autres hommes, et surtout toi, à faire de même ; oui, je t’engage à faire le contraire de ce que tu dis, à te diriger vers la vie dont je parle et à entrer dans ce combat, dont je prétends qu’il est préférable à tous les combats qui se livrent ici.

Tous Les Articles
×

Vous y êtes presque...

Nous venons de vous envoyer un e-mail. Veuillez cliquer sur le lien contenu dans l'e-mail pour confirmer votre abonnement !

OK