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Platon (428-348 av. J-C)

 

Alcibiade (v. 400 av. J-C)

 

GF Flammarion, Paris, Flammarion, 1999,

[116e-118c] pp. 129-135, [128d-129b] pp. 164-166, [130d-131a/131b-131d] pp. 174-175/176-177, [132e-133c] p. 181-182, [133e-134a/134e-135a] pp. 184-186/189.
Traduction : Chantal Marbœuf & Jean-François Pradeau.

· Textes

Dans ce dialogue initiatique, Socrate enseigne au jeune Alcibiade que l’ignorance (croire savoir ce qu’en réalité on ne sait pas) est la racine de tout mal et de tout malheur, et que la meilleure manière de se connaître véritablement soi-même c’est de cultiver la réflexion auprès d’un maître.

SOCRATE – Remarques-tu donc que les erreurs dans l’action sont causées par cette ignorance qui est de croire savoir ce que l’on ne sait pas ?
ALCIBIADE – Que dis-tu là ?​

ALCIBIADE – Mais par les dieux, Socrate, je ne sais plus ce que je dis, mais il me semble avoir un comportement absolument étrange. Car quand tu m’interroges, tantôt je crois dire une chose, tantôt une autre.
SOCRATE – Et ce trouble, mon cher, ignores-tu ce qu’il est ?
ALCIBIADE – Absolument.
SOCRATE – Penses-tu que si quelqu’un te demandait si tu as deux ou trois yeux, deux ou quatre mains ou quelque autre chose de ce genre, tu répondrais tantôt une chose, tantôt une autre ou toujours la même chose ?
ALCIBIADE – Je finis par craindre de me tromper aussi à mon sujet, mais je crois que je répondrais la même chose.
SOCRATE – N’est-ce pas parce que tu le sais ? N’en est-ce pas la raison ?
ALCIBIADE – Oui, je le crois.
SOCRATE – Alors, ces choses à propos desquelles tu fais, malgré toi, des réponses contradictoires, il est évident que tu ne les connais pas.
ALCIBIADE – C’est vraisemblable.
SOCRATE – Et en ce qui concerne le juste et l’injuste, le beau et le laid, le bien et le mal, l’avantageux et le désavantageux, tu dis t’égarer dans tes réponses ? N’est-il donc pas évident que c’est parce que tu ne les connais pas que tu t’égares ?
ALCIBIADE – Certainement.
SOCRATE – Est-ce donc ainsi ? Lorsque quelqu’un ne connaît pas quelque chose, son âme s’égare nécessairement ?
ALCIBIADE – Comment non ?
SOCRATE – Quoi donc ? Sais-tu de quelle manière tu pourrais escalader le ciel ?
ALCIBIADE – Par Zeus, non.
SOCRATE – Ton opinion s’égare-t-elle aussi à ce sujet ?
ALCIBIADE – Certes non.
SOCRATE – En connais-tu la raison ou bien vais-je te l’expliquer ?
ALCIBIADE – Explique-le.
SOCRATE – Parce que, cher ami, tu ne crois pas le savoir tout en ne le sachant pas.
ALCIBIADE – Que dis-tu là ?

SOCRATE – Voyons ensemble. Ce que tu ne sais pas, mais dont tu sais que tu ne le sais pas, t’égares-tu à ce sujet ? Par exemple en ce qui concerne la préparation des repas, tu sais évidemment que tu n’y connais rien.
ALCIBIADE – Absolument.
SOCRATE – À ce sujet, as-tu de toi-même une idée sur la manière dont il faut faire cette préparation, ou bien t’en remets-tu à celui qui s’y connaît ?
ALCIBIADE – Je fais ainsi.
SOCRATE – Et si tu naviguais sur un bateau, aurais-tu une opinion sur la manière de diriger le gouvernail en dehors ou en dedans, et, faute de le savoir, t’égarerais-tu ou bien t’en remettrais-tu en toute tranquillité au pilote ?
ALCIBIADE – Je m’en remettrais au pilote.
SOCRATE – Donc, au sujet de ce que tu ne sais pas, tu ne t’égares pas si tu sais que tu ne sais pas.
ALCIBIADE – Non, sans doute.
SOCRATE – Remarques-tu donc que les erreurs dans l’action sont causées par cette ignorance qui est de croire savoir ce que l’on ne sait pas ?
ALCIBIADE – Que dis-tu là ?

SOCRATE – Eh quoi ? Peux-tu parler de choses plus importantes que le juste, le beau, le bon et l’avantageux ?
ALCIBIADE – Certes non.​

SOCRATE – Nous entreprenons une action lorsque nous croyons savoir ce que nous faisons ?
ALCIBIADE – Oui.
SOCRATE – Lorsque l’on ne croit pas savoir, on s’en remet à d’autres ?
ALCIBIADE – Pourquoi en ferait-on autrement ?
SOCRATE – De même, de tels ignorants sont sauvés parce qu’ils s’en remettent à d’autres pour ce qu’ils ignorent ?
ALCIBIADE – Oui.
SOCRATE – Qui sont donc les ignorants ? Certes pas ceux qui savent.
ALCIBIADE – Assurément pas.
SOCRATE – Puisque ce ne sont ni ceux qui savent, ni ceux des ignorants qui savent qu’ils ne savent pas, que reste-t-il d’autre sinon ceux qui croient savoir ce qu’ils ne savent pas ?
ALCIBIADE – Ce sont ceux-là.
SOCRATE – C’est cette ignorance qui est la cause de ce qui est mal, c’est elle qui est répréhensible ?
ALCIBIADE – Oui.
SOCRATE – Et c’est lorsque les sujets sont les plus ignorants qu’elle est la plus malfaisante et la plus honteuse ?
ALCIBIADE – De beaucoup.
SOCRATE – Eh quoi ? Peux-tu parler de choses plus importantes que le juste, le beau, le bon et l’avantageux ?
ALCIBIADE – Certes non.
SOCRATE – N’est-ce pas à ce sujet que tu prétends t’égarer ?
ALCIBIADE – Oui.
SOCRATE – Et si tu t’égares, n’est-il pas évident d’après le raisonnement précédent que c’est parce que tu ignores les choses les plus importantes, mais aussi que tu crois les connaître tout en ne les connaissant pas ?
ALCIBIADE – C’est le risque.
SOCRATE – Vraiment, Alcibiade, quel trouble que le tien ! J’hésite à le nommer, mais puisque nous sommes seuls, il faut en convenir : tu cohabites avec l’ignorance la plus extrême. Ce sont ton propre discours et toi-même qui t’accusent. C’est pourquoi tu te précipites vers la politique avant d’être éduqué. Tu n’es pas le seul à souffrir de ce mal, mais c’est le cas de la plupart de ceux qui gèrent les affaires de la cité, sauf quelques-uns et peut-être ton tuteur Périclès.

SOCRATE – Seulement, est-ce une chose facile que de se connaître soi-même, et est-ce un insouciant qui a mis cette inscription au temple de Delphes, ou bien est-ce une tâche difficile qui n’est pas à la portée de tous ?
ALCIBIADE – Moi, Socrate, j’ai souvent pensé qu’elle était à la portée de tous, mais souvent aussi très difficile.​

[...] SOCRATE – Maintenant, par le moyen de quelle technique pourrions-nous prendre soin de nous-mêmes ?
ALCIBIADE – Je ne saurais dire.
SOCRATE – Nous sommes toutefois d’accord sur ce point que ce n’est pas celle qui nous permettrait de rendre meilleur l’une quelconque des choses qui sont à nous, mais de nous rendre meilleurs nous-mêmes ?
ALCIBIADE – Tu dis vrai.
SOCRATE – Mais aurions-nous pu savoir quelle technique améliore la chaussure sans savoir ce qu’est une chaussure ?
ALCIBIADE – C’est impossible.
SOCRATE – Ni quelle technique améliore les bagues en ignorant ce qu’est une bague ?
ALCIBIADE – C’est vrai.
SOCRATE – Mettons. La technique qui permet de s’améliorer soi-même, pourrions-nous la connaître sans savoir ce que nous sommes nous-mêmes ?
ALCIBIADE – Impossible.
SOCRATE – Seulement, est-ce une chose facile que de se connaître soi-même, et est-ce un insouciant qui a mis cette inscription au temple de Delphes, ou bien est-ce une tâche difficile qui n’est pas à la portée de tous ?
ALCIBIADE – Moi, Socrate, j’ai souvent pensé qu’elle était à la portée de tous, mais souvent aussi très difficile.
SOCRATE – Mais qu’elle soit facile ou pas, Alcibiade, nous en sommes néanmoins là : en nous connaissant nous-mêmes, nous pourrions sans doute connaître la manière de prendre soin de nous-mêmes. Sans cela, nous ne le pourrions pas.
ALCIBIADE – C’est cela.
SOCRATE – Voyons, comment pourrait être découvert ce soi-même lui-même ? Car ainsi, nous pourrions peut-être découvrir ce que nous sommes nous-mêmes, tandis que si nous restons dans l’ignorance, cela nous sera impossible.

ALCIBIADE – Ce que tu dis est convenable.

SOCRATE – […] Celui qui s’occupe de son corps s’occupe de ce qui lui est propre, mais non de lui-même.
ALCIBIADE – C’est bien possible.
SOCRATE – Et celui qui s’occupe de ses richesses, il ne s’occupe ni de lui-même ni de ce qui lui est propre, mais il est encore plus éloigné de ce qui lui est propre.​

[…] SOCRATE – Ne convient-il pas […] de penser que, lorsque toi et moi conversons ensemble, en usant de discours, c’est l’âme qui s’adresse à l’âme ?
ALCIBIADE – Absolument.
SOCRATE – De sorte que, […] lorsque Socrate s’entretient avec Alcibiade au moyen du discours, ce n’est pas à son visage, comme il semble, qu’il adresse ses discours, mais à Alcibiade lui-même, c’est-à-dire à son âme.
ALCIBIADE – C’est aussi mon avis.
SOCRATE – C’est donc l’âme que nous exhorte d’apprendre à connaître celui qui nous ordonne de nous connaître nous-mêmes.
ALCIBIADE – Il semble que oui.
SOCRATE – Ainsi, celui qui connaît l’une des choses relatives à son corps connaît ce qui est à lui, mais ne se connaît pas lui-même.
ALCIBIADE – C’est cela.
SOCRATE – Par conséquent, aucun médecin ne se connaît lui-même du fait qu’il est médecin, pas plus qu’un maître de gymnastique du fait qu’il est maître de gymnastique.
ALCIBIADE – Il ne semble pas. […]
SOCRATE – […] Celui qui s’occupe de son corps s’occupe de ce qui lui est propre, mais non de lui-même.
ALCIBIADE – C’est bien possible.
SOCRATE – Et celui qui s’occupe de ses richesses, il ne s’occupe ni de lui-même ni de ce qui lui est propre, mais il est encore plus éloigné de ce qui lui est propre.
ALCIBIADE – C’est ce qu’il me semble.
SOCRATE – Donc, le financier ne s’occupe pas de ce qui lui est propre.
ALCIBIADE – C’est exact.
SOCRATE – Par conséquent, si quelqu’un a été épris du corps d’Alcibiade, ce n’était pas Alcibiade qu’il aimait, mais l’une des choses propres à Alcibiade.
ALCIBIADE – Tu dis vrai.
SOCRATE – Celui qui t’aime est celui qui aime ton âme.
ALCIBIADE – Cela paraît nécessaire d’après ce qu’on vient de dire.
SOCRATE – Et n’est-ce pas celui qui aime ton corps qui s’éloigne et te quitte lorsque se perd l’éclat de la jeunesse ?
ALCIBIADE – C’est ce qu’il semble.
SOCRATE – Mais celui qui aime ton âme ne s’éloignera pas tant qu’elle ira vers le meilleur.
ALCIBIADE – C’est vraisemblable.

SOCRATE – C’est donc au divin que ressemble ce lieu de l’âme, et quand on porte le regard sur lui et que l’on connaît l’ensemble du divin, le dieu et la réflexion, on serait alors au plus près de se connaître soi-même.
ALCIBIADE – C’est ce qu’il semble.​

[…] SOCRATE – N’as-tu pas remarqué que, lorsque nous regardons l’œil de quelqu’un qui nous fait face, notre visage se réfléchit dans sa pupille comme dans un miroir, ce qu’on appelle aussi la poupée, car elle est une image de celui qui regarde ?
ALCIBIADE – Tu dis vrai.
SOCRATE – Donc, lorsqu’un œil observe un autre œil et qu’il porte son regard sur ce qu’il y a de meilleur en lui, c’est-à-dire ce par quoi il voit, il s’y voit lui-même.
ALCIBIADE – C’est ce qu’il semble.
SOCRATE – Mais si, au lieu de cela, il regarde quelque autre partie de l’homme ou quelque autre objet, à l’exception de celui auquel ce qu’il y a de meilleur en l’œil est semblable, alors il ne se verra pas lui-même.
ALCIBIADE – Tu dis vrai.
SOCRATE – Ainsi, si l’œil veut se voir lui-même, il doit regarder un œil et porter son regard sur cet endroit où se trouve l’excellence de l’œil. Et cet endroit de l’œil, n’est-ce pas la pupille ?
ALCIBIADE – C’est cela.
SOCRATE – Eh bien alors, mon cher Alcibiade, l’âme aussi, si elle veut se connaître elle-même, doit porter son regard sur une âme et avant tout sur cet endroit de l’âme où se trouve l’excellence de l’âme, le savoir, ou sur une autre chose à laquelle cet endroit de l’âme est semblable.
ALCIBIADE – C’est ce qu’il me semble, Socrate.
SOCRATE – Or, peut-on dire qu’il y a en l’âme quelque chose de plus divin que ce qui a trait à la pensée et à la réflexion ?
ALCIBIADE – Nous ne le pouvons pas.
SOCRATE – C’est donc au divin que ressemble ce lieu de l’âme, et quand on porte le regard sur lui et que l’on connaît l’ensemble du divin, le dieu et la réflexion, on serait alors au plus près de se connaître soi-même.
ALCIBIADE – C’est ce qu’il semble.

SOCRATE – Et sur un navire, si un passager avait la liberté de faire ce que bon lui semble, en étant privé de l’intellect et de l’excellence du pilote, ne vois-tu pas ce qui lui arriverait, à lui comme à ses compagnons ?
ALCIBIADE – À mon avis, ils périraient tous.​

[…] SOCRATE – Mais quiconque ignore les choses qui lui sont propres ignore aussi bien celles qui sont propres aux autres.
ALCIBIADE – Sans doute.
SOCRATE – Et s’il ignore les choses qui sont propres aux autres, il ignore aussi celles qui sont propres à la cité.
ALCIBIADE – Nécessairement.
SOCRATE – Il ne pourrait donc pas devenir un homme politique.
ALCIBIADE – Non, certes.
SOCRATE – Ni un intendant.
ALCIBIADE – Non, certes.
SOCRATE – Il ne saura même pas ce qu’il fait.
ALCIBIADE – Non, en effet.
SOCRATE – Mais celui qui ne sait pas, ne se trompera-t-il pas ?
ALCIBIADE – Si, bien sûr.
SOCRATE – Et en se trompant, n’agira-t-il pas mal à la fois dans la vie privée et la vie publique ?
ALCIBIADE – Comment pourrait-il en être autrement ?
SOCRATE – Et en agissant mal, ne sera-t-il pas malheureux ?
ALCIBIADE – Parfaitement.
SOCRATE – Et ceux à l’égard desquels il agit ?
ALCIBIADE – Ils le seront aussi. […]
SOCRATE – En effet, cher Alcibiade, le particulier ou la cité qui auraient la liberté de faire tout ce qu’ils veulent alors qu’ils sont dépourvus d’intellect, que leur arrivera-t-il selon toute vraisemblance ? Par exemple, un malade qui a la liberté d’agir comme il le veut, alors qu’il est dépourvu d’intellect propre à guérir, et qui soit tyrannique au point de ne pouvoir se blâmer lui-même, que lui arrivera-t-il ? Selon toute vraisemblance, ne détruira-t-il pas son propre corps ?
ALCIBIADE – Tu dis vrai.
SOCRATE – Et sur un navire, si un passager avait la liberté de faire ce que bon lui semble, en étant privé de l’intellect et de l’excellence du pilote, ne vois-tu pas ce qui lui arriverait, à lui comme à ses compagnons ?
ALCIBIADE – À mon avis, ils périraient tous.

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