Michel de MONTAIGNE

 

Essais (1588)

 

Il faut avoir femmes, enfants, biens, et surtout de la santé, qui peut ; mais non pas s’y attacher en manière que notre heur en dépende : il se faut réserver une arrière-boutique, toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissions notre vraie liberté et principale retraite et solitude. En celle-ci faut-il prendre notre ordinaire entretien de nous à nous-mêmes, et si privé que nulle accointance ou communication étrangère y trouve place ; y discourir et y vivre, comme sans femme, sans enfants et sans biens, sans train et sans valets, afin que quand l’occasion adviendra de leur perte, il ne nous soit pas nouveau de nous en passer. Nous avons une âme contournable en soi-même ; elle se peut faire compagnie ; elle a de quoi assaillir et de quoi défendre, de quoi recevoir et de quoi donner. Ne craignons pas en cette solitude nous croupir d’oisiveté ennuyeuse.

Michel de MONTAIGNE (1533-1592), Essais (1588). 

Paris, Périsse Frères, 1847.

Livre I, Chapitre XXXVIII, De la solitude (p. 155-156).

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