MARC AURÈLE

 

Pensées pour soi (180)

 

Ils se cherchent des retraites, maisons de campagne, plages ou montagnes ; et toi aussi, tu prends l’habitude de désirer fortement des choses de ce genre. Voilà qui est absolument vulgaire, puisqu’il t’est loisible de faire retraite en toi-même à l’heure que tu voudras. Il n’est pas pour l’homme de retraite plus tranquille ni plus débarrassée d’affaires que dans sa propre âme, et surtout quand on possède en soi-même tout ce qu’il fait pour arriver, à condition d’y porter son attention, à cette aisance facile, qui n’est qu’un autre nom de l’ordre. Accorde-toi donc continuellement cette retraite ; renouvelle-toi ; aie des formules brèves, élémentaires qui, dès qu’elles se présentent, suffiront à écarter tout chagrin et à te renvoyer sans irritation aux affaires quand tu y reviens. Contre quoi te fâcher ? Contre la méchanceté des hommes ? Reprends ce raisonnement : « Les vivants raisonnables sont nés les uns pour les autres ; la justice, consiste, pour une part, à les supporter ; c’est malgré eux qu’ils pèchent ; combien de gens ennemis, soupçonneux, haineux, combatifs sont étendus à jamais ou réduits en cendre ! » Cesse donc de t’irriter. — Contre la part qui t’est attribuée dans l’univers ? Répète-toi l’alternative : ou bien providence ou bien atomes ; et tout ce qui démontre que le monde est comme une cité. — Mais tu es encore en contact avec le corps ? Réfléchis : la pensée n’est plus mélangée à ce souffle vital dont les mouvements sont aisés ou violents, dès que tu te reprends et que tu connais la liberté qui t’est propre ; songe du reste à tout ce qu’on t’a appris sur la peine et le plaisir et à quoi tu as donné ton assentiment. — Mais tu te laisseras entraîner par le désir de gloire ? Considère la rapidité avec laquelle tous sont oubliés, l’abîme du temps infini dans l’un et dans l’autre sens, la vanité des paroles retentissantes, l’humeur changeante et indécise de ceux qui semblent te louer, l’étroitesse du lieu où cette gloire se borne ; car la terre entière n’est qu’un point, et ce pays n’en est qu’une infime fraction ; et ici même combien y a-t-il d’hommes pour recevoir des éloges, et que sont-ils ? — Reste à songer à la retraite dans ce petit champ bien à toi ; avant tout, ne te tourmente pas, ne fais pas d’effort ; sois libre ; vois les choses virilement [dignement], en homme, en citoyen, en animal mortel. Aie toujours à ta disposition et sous ton regard ces deux principes : d’abord, les choses ne touchent pas l’âme, elles restent dehors immobiles, et les troubles ne viennent que de l’opinion intérieure. Ensuite, tous les êtres que tu vois, à peine changent-ils, ne seront bientôt plus ; pense aussi à tous ceux que tu as vu toi-même se transformer. « Le monde est changement ; la vie est opinion. »

MARC AURÈLE (121-180), Pensées pour soi (180). 

Traduction : Émile Bréhier.

In Les Stoïciens, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard,1962.

Livre IV (p. 1159-1160).

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