Jakob von UEXKÜLL

 

Milieu animal et milieu humain (1934)

 

La tique reste accrochée sans bouger au sommet d’une branche dans une clairière. Par cette situation, il lui est donné la possibilité de tomber sur un mammifère qui viendrait à passer. De tout ce qui l’environne, aucune excitation ne lui parvient. C’est alors que s’approche un mammifère, dont le sang lui est nécessaire pour engendrer ses descendants.

Et c’est à ce moment que s’accomplit le plus merveilleux : de toutes les actions qui émanent du corps du mammifère, il n’y en a que trois qui deviennent des excitations, et ce dans un ordre de succession déterminé. Dans le monde démesuré qui entoure la tique, trois excitations luisent comme des signaux lumineux venant de l’obscurité et servent à la tique de panneaux indicateurs qui la conduisent au but avec certitude. […]

Toute la richesse du monde entourant la tique se racornit et se transforme en un produit pauvre, composé pour l’essentiel de seulement trois signes perceptifs et trois signes actentiels : c’est son milieu. […]

À partir de l’exemple de la tique se laissent déduire, comme on le voit, les principes fondamentaux de construction des milieux qui valent pour tous les animaux. Mais la tique possède encore une très curieuse aptitude qui nous offre un aperçu plus approfondi des milieux.

Il est immédiatement clair que l’heureux hasard, qui fait passer un mammifère sous la branche sur laquelle est assise la tique, est extrêmement rare. Le grand nombre de tiques qui guettent dans les buissons, ne compense pas cet inconvénient d’une manière suffisante pour assurer la perpétuation de l’espèce. Il faut ajouter à cela la capacité pour la tique de vivre pendant longtemps sans nourriture, pour accroître la probabilité que passe une proie sur son chemin. Et la tique possède cette capacité dans des proportions hors du commun. À l’Institut zoologique de Rostock, on a maintenu en vie des tiques qui étaient restées dix-huit ans sans manger. La tique peut attendre dix-huit ans ; nous humains ne le pouvons pas. Notre temps humain consiste en une succession d’instants, c’est-à-dire de très brèves périodes au sein desquelles le monde ne montre aucun changement. Pendant la durée d’un instant, le monde se tient immobile. L’instant humain dure un dix-huitième de seconde.

 […] La durée de l’instant change selon les différents animaux, mais quel que soit le nombre que nous voulions avancer pour la tique, la capacité à supporter pendant dix-huit ans un milieu qui ne change jamais, se trouve hors du domaine de toute possibilité. Nous admettrons par conséquent que la tique se trouve pendant son temps d’attente dans un état s’apparentant au sommeil, état qui interrompt tout autant chez nous le temps durant des heures. Sauf que dans le milieu de la tique, pendant sa période d’attente, le temps n’est pas suspendu seulement des heures mais pour un grand nombre d’années, et redevient efficient quand le signal « acide butyrique » éveille la tique à une nouvelle activité.

Jakob von UEXKÜLL (1864-1944), Milieu animal et milieu humain (1934).

Traduction : Charles Martin-Freville.

Bibliothèque Rivages, Payot & Rivages, 2010. 

Introduction (p. 42-45).

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