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Hans Jonas (1903-1993)

 

Le Principe responsabilité (1979)

 

Champs Essais, Paris, Flammarion, 1995, pp. 15-18, p. 40.
Traduction : Jean Greisch.

· Textes

Ce texte est un appel aux consciences : la technologie a acquis un pouvoir illimité sur la nature et sur l’humain ; il est donc devenu urgent, pour la préservation de l’espèce humaine contre ces impacts technologiques sur l’espace global et sur le long terme, de penser une éthique qui s’élargisse à la prise en compte de la planète et des générations futures dans ses modalités d’actions, et non plus seulement des intérêts humains.

Apprenez-en plus sur la philosophie de Hans Jonas dans cette citation décryptée sur La Pause Philo.

La soumission de la nature destinée au bonheur humain a entraîné [...] le plus grand défi pour l’être humain que son faire ait jamais entraîné.

Le Prométhée définitivement déchaîné, auquel la science confère des forces jamais encore connues et l’économie son impulsion effrénée, réclame une éthique qui, par des entraves librement consenties, empêche le pouvoir de l’homme de devenir une malédiction pour lui. La thèse liminaire de ce livre est que la promesse de la technique moderne s’est inversée en menace, ou bien que celle-ci s’est indissolublement alliée à celle-là. Elle va au-delà du constat d’une menace physique. La soumission de la nature destinée au bonheur humain a entraîné par la démesure de son succès, qui s’étend maintenant également à la nature de l’homme lui-même, le plus grand défi pour l’être humain que son faire ait jamais entraîné. Tout en lui est inédit, sans comparaison possible avec ce qui précède, tant du point de vue de la modalité que du point de vue de l’ordre de grandeur : ce que l’homme peut faire aujourd’hui et ce que par la suite il sera contraint de continuer à faire, dans l’exercice irrésistible de ce pouvoir, n’a pas son équivalent dans l’expérience passée. Toute sagesse héritée, relative au comportement juste, était taillée en vue de cette expérience. Nulle éthique traditionnelle ne nous instruit donc sur les normes du « bien » et du « mal » auxquelles doivent êtres soumises les modalités entièrement nouvelles du pouvoir et de ses créations possibles. La terre nouvelle de la pratique collective, dans laquelle nous sommes entrés avec la technologie de pointe, est encore une terre vierge de la théorie éthique.

C’est seulement dans les premières lueurs de son orage qui nous vient du futur [...] que peuvent être découverts les principes éthiques, desquels se laissent déduire les nouvelles obligations correspondant au pouvoir nouveau.

[...] Qu’est-ce qui peut servir de boussole ? L’anticipation de la menace elle-même ! C’est seulement dans les premières lueurs de son orage qui nous vient du futur, dans l’aurore de son ampleur planétaire et dans la profondeur de ses enjeux humains, que peuvent être découverts les principes éthiques, desquels se laissent déduire les nouvelles obligations correspondant au pouvoir nouveau.

Le savoir, aussi bien que le pouvoir, étaient trop limités pour incorporer l’avenir plus lointain dans la prévision, bien plus, pour inclure la planète entière dans la conscience de la causalité personnelle.

Mais le véritable thème est ce devoir nouvellement apparu lui-même que résume le concept de responsabilité. Sans doute n’est-ce pas un phénomène nouveau dans la moralité. La responsabilité n’a pourtant jamais eu un tel objet, de même qu’elle a peu occupé la théorie éthique jusqu’ici. Le savoir, aussi bien que le pouvoir, étaient trop limités pour incorporer l’avenir plus lointain dans la prévision, bien plus, pour inclure la planète entière dans la conscience de la causalité personnelle. Plutôt que de deviner vainement les conséquences tardives, relevant d’un destin inconnu, l’éthique se concentrait sur la qualité morale de l’acte momentané lui-même, dans lequel on doit respecter le droit du prochain qui partage notre vie. Sous le signe de la technologie par contre, l’éthique a affaire à des actes (quoique ce ne soient plus ceux d’un sujet individuel), qui ont une portée causale incomparable en direction de l’avenir et qui s’accompagnent d’un savoir prévisionnel qui, peu importe son caractère incomplet, déborde lui aussi tout ce qu’on a connu autrefois. Il faut y ajouter le simple ordre de grandeur des actions à long terme et très souvent également leur irréversibilité. Tout cela place la responsabilité au centre de l’éthique, y compris les horizons d’espace et de temps qui correspondent à ceux des actions. [...]

À l’immodeste fixation de ses buts, [...] le Principe Responsabilité oppose la tâche plus modeste que nous ordonnent la crainte et le respect : [...] préserver pour l’homme l’intégrité de son monde et de son essence contre les abus de son pouvoir.

La dynamique mondiale du progrès technologique contient en elle un utopisme implicite par sa tendance, si ce n’est par son programme. [...] Puisque celui-ci a en sa faveur les plus anciens rêves de l’humanité et qu’il semble également disposer maintenant avec la technique des instruments permettant de traduire ce rêve dans une entreprise, l’utopisme, qui jadis fut vain, est devenu la plus dangereuse des tentations – précisément parce que c’est la tentation la plus idéaliste – de l’humanité actuelle. À l’immodeste fixation de ses buts, qui fait fausse route tant du point de vue écologique que du point de vue anthropologique (la première chose pouvant être prouvée, la seconde pouvant être philosophiquement démontrée), le Principe Responsabilité oppose la tâche plus modeste que nous ordonnent la crainte et le respect : dans l’ambivalence durable de sa liberté, qu’aucune transformation des circonstances ne saurait jamais abolir, préserver pour l’homme l’intégrité de son monde et de son essence contre les abus de son pouvoir. [...]

« Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la Permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre. »

Un impératif adapté au nouveau type de l’agir humain et qui s’adresse au nouveau type de sujets de l’agir s’énoncerait à peu près ainsi : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la Permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre » ; ou pour l’exprimer négativement : « Agis de façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie » ; ou simplement : « Ne compromets pas les conditions pour la survie indéfinie de l’humanité sur terre » ; ou encore, formulé de nouveau positivement : « Inclus dans ton choix actuel l’intégrité future de l’homme comme objet secondaire de ton vouloir. »

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