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Étienne de La Boétie (1530-1563)

 

Discours de la servitude volontaire (1576)

 

Bibliothèque des textes philosophiques, Philosophies de la Renaissance,

Paris, Vrin, 2014, pp. 33-37, pp. 40-44,

p. 48, p. 50, pp. 54-55, pp. 63-70, pp. 73-75, pp. 84-90.

· Textes

Ce texte écrit par un jeune homme est un véritable hymne à la liberté : il s’étonne que les peuples se laissent si facilement soumettre au pouvoir d’une seule personne (le tyran), alors que la liberté est pourtant l’état naturel de l’être humain, et qu’elle est si facilement atteignable pour peu qu’on la désire.

Grand’chose [que de] voir un million d’hommes servir misérablement [...] le nom seul d’un, duquel ils ne doivent ni craindre la puissance puisqu’il est seul, ni aimer les qualités puisqu’il est en leur endroit inhumain et sauvage.

Pour ce coup je ne voudrais sinon entendre comme il se peut faire que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent ; qui n’a pouvoir de leur nuire sinon tant qu’ils ont vouloir de l’endurer ; qui ne saurait leur faire mal aucun, sinon lorsqu’ils aiment mieux le souffrir que lui contredire. Grand’chose certes, et toutefois si commune qu’il s’en faut de tant plus douloir et moins s’ébahir : voir un million d’hommes servir misérablement, ayant le col sous le joug, non pas contraints par une plus grande force, mais aucunement (ce semble) enchantés et charmés par le nom seul d’un, duquel ils ne doivent ni craindre la puissance puisqu’il est seul, ni aimer les qualités puisqu’il est en leur endroit inhumain et sauvage. […]

Si l’on voit non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d’hommes n’assaillir pas un seul, duquel le mieux traité de tous en reçoit ce mal d’être serf et esclave, comment pourrons-nous nommer cela ? est-ce lâcheté ?

Mais ô bon Dieu, que peut être cela ? comment dirons-nous que cela s’appelle ? quel malheur est celui-là, quel vice, ou plutôt quel malheureux vice, voir un nombre infini de personnes, non pas obéir, mais servir ; non pas être gouvernés, mais tyrannisés, n’ayant ni bien, ni parents, femmes ni enfants, ni leur vie même qui soit à eux, souffrir les pilleries, les paillardises, les cruautés, non pas d’une armée, non pas d’un camp barbare contre lequel il faudrait dépendre son sang et sa vie devant, mais d’un seul ; non pas d’un Hercule ni d’un Samson, mais d’un seul hommeau, et le plus souvent le plus lâche et femelin de la nation ; non pas accoutumé à la poudre des batailles, mais encore à grand peine au sable des tournois ; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empêché de servir vilement à la moindre femmelette : appellerons-nous cela lâcheté ? dirons-nous que ceux qui servent soient couards et recrus ? si deux, si trois, si quatre ne se défendent d’un, cela est étrange, mais toutefois possible : bien pourra l’on dire lors à bon droit que c’est faute de cœur. Mais si cent, si mille endurent d’un seul, ne dira l’on pas qu’ils ne veulent point, non qu’ils n’osent pas s’en prendre à lui, et que c’est, non couardise, mais plutôt mépris ou dédain ? si l’on voit non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d’hommes n’assaillir pas un seul, duquel le mieux traité de tous en reçoit ce mal d’être serf et esclave, comment pourrons-nous nommer cela ? est-ce lâcheté ? or il y a en tous vices naturellement quelque borne, outre laquelle ils ne peuvent passer : deux peuvent craindre un et possible dix, mais mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se défendent d’un, cela n’est pas couardise, elle ne va point jusque là, non plus que la vaillance ne s’étend pas qu’un seul échelle une forteresse, qu’il assaille une armée, qu’il conquête un royaume. Doncques quel monstre de vice est ceci, qui ne mérite pas encore le titre de couardise, qui ne trouve point de nom assez vilain, que la nature désavoue avoir fait, et la langue refuse de nommer ? […]

Combien est-ce que l’homme doit avoir plus cher que de se remettre en son droit naturel, et, par manière de dire, de bête redevenir homme ?

S’il lui coûtait quelque chose à recouvrer sa liberté, je ne l’en presserais point ; combien est-ce que l’homme doit avoir plus cher que de se remettre en son droit naturel, et, par manière de dire, de bête revenir homme ? mais encore je ne désire pas en lui si grande hardiesse, je lui permets qu’il aime mieux une je ne sais quelle sûreté de vie misérablement qu’une douteuse espérance de vivre à son aise. Quoi ? si pour avoir la liberté il ne faut que la désirer, s’il n’est besoin que d’un simple vouloir, se trouvera-t-il nation au monde qui l’estime encore trop chère, la pouvant gagner d’un seul souhait, et qui plaigne sa volonté à recouvrer le bien lequel on devrait racheter au prix de son sang, et lequel perdu tous les gens d’honneur doivent estimer la vie déplaisante et la mort salutaire ? Certes comme le feu d’une petite étincelle devient grand et toujours se renforce et plus il trouve de bois plus il est prêt d’en brûler ; et sans qu’on y mette de l’eau pour l’éteindre, seulement en n’y mettant plus de bois, n’ayant plus que consommer il se consomme soi-même et vient sans forme aucune, et non plus feu : pareillement les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et détruisent, plus on leur baille, plus on les sert, de tant plus ils se fortifient, et deviennent toujours plus forts et plus frais pour anéantir et détruire tout, et si on ne leur baille rien, si on ne leur obéit point, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nus et stupéfaits, et ne sont plus rien, sinon que comme la racine n’ayant plus d’humeur ou aliment, la branche devient sèche et morte.

Quoi ? Si pour avoir la liberté il ne faut que la désirer, s’il n’est besoin que d’un simple vouloir, se trouvera-t-il nation au monde qui l’estime encore trop chère, la pouvant gagner d’un seul souhait […] ?

Les hardis, pour acquérir le bien qu’ils demandent, ne craignent point le danger, les avisés ne refusent point la peine ; les lâches et engourdis ne savent ni endurer le mal ni recouvrer le bien, ils s’arrêtent en cela de le souhaiter, et la vertu d’y prétendre leur est ôtée par leur lâcheté, le désir de l’avoir leur demeure par la nature : ce désir, cette volonté est commune aux sages et aux indiscrets, aux courageux et aux couards, pour souhaiter toutes choses qui, étant acquises, les rendraient heureux et contents. Une seule chose en est à dire, en laquelle, je ne sais comment, nature fait défaut aux hommes pour la désirer, c’est la liberté, qui est toutefois un bien si grand et si plaisant qu’elle perdue, tous les maux viennent à la file, et les biens même qui demeurent après elle perdent entièrement leur goût et saveur, corrompus par la servitude ; la seule liberté, les hommes ne la désirent point, non pour autre raison, ce semble, sinon que s’ils la désiraient ils l’auraient, comme s’ils refusaient de faire ce bel acquêt seulement parce qu’il est trop aisé.

Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres [...].

Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien ! Vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, voler vos maisons, et les dépouiller des meubles anciens et paternels ; vous vivez de sorte que vous ne vous pouvez vanter que rien soit à vous ; et semblerait que meshui ce vous serait grand heur de tenir à ferme vos biens, vos familles et vos vies : et tout ce dégât, ce malheur, cette ruine vous vient non pas des ennemis, mais certes oui bien de l’ennemi, et de celui que vous faites si grand qu’il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez point de présenter à la mort vos personnes : celui qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, et n’a autre chose que ce qu’a le moindre homme du grand et infini nombre de vos villes, sinon que l’avantage que vous lui faites pour vous détruire. D’où a-il pris tant d’yeux dont il vous épie, si vous ne les lui baillez ? comment a-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous ? les pieds dont il foule vos cités, d’où les a-il, s’il ne sont des vôtres ? comment a-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? comment vous oserait-il courir sus, s’il n’avait intelligence avec vous ? que vous pourrait-il faire, si vous n’étiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traîtres à vous-mêmes ? vous semez vos fruits, afin qu’il en fasse le dégât ; vous meublez et remplissez vos maisons, afin de fournir à ses pilleries ; vous nourrissez vos filles, afin qu’il ait de quoi soûler sa luxure ; vous nourrissez vos enfants, afin que pour le mieux qu’il leur saurait faire, il les mène en ses guerres, qu’il les conduise à la boucherie, qu’il les fasse ministres de ses convoitises, et les exécuteurs de ses vengeances ; vous rompez à la peine vos personnes, afin qu’il se puisse mignarder en ses délices, et se vautrer dans les sales et vilains plaisirs ; vous vous affaiblissez, afin de le rendre plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride ; et de tant d’indignités que les bêtes mêmes ou ne les sentiraient point ou ne l’endureraient point, vous pouvez vous en délivrer si vous l’essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir faire : soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres ; je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, son poids même fondre en bas et se rompre. […]

Il n’est pas croyable comme le peuple, dès lors qu’il est assujetti, tombe si soudain en un tel et si profond oubli de la franchise […] : servant si franchement et tant volontiers, qu’on dirait à le voir qu’il a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude.

Les bêtes, ce m’aid’Dieu, si les hommes ne font trop les sourds, leur crient Vive liberté. Plusieurs en y a d’entre elles qui meurent aussitôt qu’elles sont prises ; comme le poisson quitte la vie aussi tôt que l’eau : pareillement celles-là quittent la lumière, et ne veulent point survivre à leur naturelle franchise. […] Ainsi donc, puisque toutes choses qui ont sentiment, dès lors qu’elles l’ont, sentent le mal de la sujétion, et courent après la liberté ; puisque les bêtes qui encore sont faites pour le service de l’homme ne se peuvent accoutumer à servir qu’avec protestation d’un désir contraire : quel malencontre a été cela qui a pu tant dénaturer l’homme, seul né, de vrai, pour vivre franchement, et lui faire perdre la souvenance de son premier être, et le désir de le reprendre ? […]

Il n’est pas croyable comme le peuple, dès lors qu’il est assujetti, tombe si soudain en un tel et si profond oubli de la franchise, qu’il n’est pas possible qu’il se réveille pour la r’avoir : servant si franchement et tant volontiers, qu’on dirait à le voir qu’il a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude. Il est vrai qu’au commencement on sert contraint et vaincu par la force ; mais ceux qui viennent après servent sans regret, et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte. C’est, cela, que les hommes naissant sous le joug, et puis nourris et élevés dans le servage, sans regarder plus avant se contentent de vivre comme ils sont nés ; et ne pensant point avoir autre bien ni autre droit que ce qu’ils ont trouvé, ils prennent pour leur naturel l’état de leur naissance. […]

[...] À l’homme toutes choses lui sont comme naturelles, à quoi il se nourrit et accoutume. [...] Ainsi, la première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume.

La nature de l’homme est bien d’être franc et de le vouloir être ; mais aussi sa nature est telle que naturellement il tient le pli que la nourriture lui donne. Disons donc ainsi, qu’à l’homme toutes choses lui sont comme naturelles, à quoi il se nourrit et accoutume ; mais cela seulement lui est naïf, à quoi sa nature simple et non altérée l’appelle ; ainsi, la première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume : comme des plus braves courtauds qui au commencement mordent le frein, et puis s’en jouent ; et là où naguère ruaient contre la selle, ils se parent maintenant dans les harnois, et tout fiers se gorgiasent sous la barde. Ils disent qu’ils ont été toujours sujets ; que leurs pères ont ainsi vécu ; ils pensent qu’ils sont tenus d’endurer le mal, et se font accroire par exemples et fondent eux-mêmes sur la longueur du temps la possession de ceux qui les tyrannisent, mais pour vrai les ans ne donnent jamais droit de malfaire, ainsi agrandissent l’injure. Toujours s’en trouve-t-il quelques-uns mieux nés que les autres, qui sentent le poids du joug et ne se peuvent tenir de le secouer, qui ne s’apprivoisent jamais de la sujétion, et qui toujours comme Ulysse, qui par mer et par terre cherchait toujours de voir de la fumée de sa case, ne se peuvent tenir d’aviser à leurs naturels privilèges, et de se souvenir de leurs prédécesseurs, et de leur premier être : ce sont volontiers ceux-là qui ayant l’entendement net, et l’esprit clairvoyant, ne se contentent pas comme le gros populas de regarder ce qui est devant leurs pieds, s’ils n’avisent et derrière et devant, et ne remémorent encore les choses passées pour juger de celles du temps à venir, et pour mesurer les présentes ; ce sont ceux qui ayant la tête, d’eux-mêmes, bien faite, l’ont encore polie par l’étude et le savoir : ceux-là, quand la liberté serait entièrement perdue et toute hors du monde, l’imaginent et la sentent en leur esprit, et encore la savourent ; et la servitude ne leur est de goût, pour tant bien qu’on l’accoutre. Le Grand Turc s’est bien avisé de cela, que les livres et la doctrine donnent plus que toute autre chose aux hommes le sens et l’entendement de se reconnaître, et de haïr la tyrannie : j’entends qu’il n’a en ses terres guère de gens savants, ni n’en demande.

[...] Aisément les gens deviennent sous les tyrans lâches et efféminés.

[…] La première raison pourquoi les hommes servent volontiers, est pour ce qu’ils naissent serfs et sont nourris tels. De cette-ci en vient une autre, qu’aisément les gens deviennent sous les tyrans lâches et efféminés. […]

Or est-il doncques certain qu’avec la liberté se perd tout en un coup la vaillance : les gens sujets n’ont point d’allégresse au combat ni d’âpreté ; ils vont au danger quasi comme attachés et tout engourdis, par manière d’acquit, et ne sentent point bouillir dans leur cœur l’ardeur de la franchise, qui fait mépriser le péril, et donne envie d’acheter par une belle mort entre ses compagnons l’honneur et la gloire ; entre les gens libres c’est à l’envi à qui mieux mieux, chacun pour le bien commun, chacun pour soi : ils s’attendent d’avoir tous leur part au mal de la défaite ou au bien de la victoire ; mais les gens asservis, outre ce courage guerrier ils perdent aussi en toutes autres choses la vivacité et ont le cœur bas et mol, et incapable de toutes choses grandes ; les tyrans connaissent bien cela, et voyant qu’ils prennent ce pli, pour les faire mieux avachir encore y aident-ils. […]

Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres telles drogueries, c’étaient aux peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie […].

Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres telles drogueries, c’étaient aux peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie : ce moyen, cette pratique, ces allèchements avaient les anciens tyrans pour endormir leurs sujets sous le joug. Ainsi les peuples assottis trouvant beaux ces passe-temps, amusés d’un vilain plaisir qui leur passait devant les yeux, s’accoutumaient à servir aussi niaisement, mais plus mal que les petits enfants qui pour voir les luisants images des livres enluminés apprennent à lire. Les romains tyrans s’avisèrent encore d’un autre point : de festoyer souvent les dizaines publiques, abusant cette canaille comme il fallait, qui se laisse aller plus qu’à toute autre chose au plaisir de la bouche. Le plus avisé et entendu d’entre eux n’eût pas quitté son écuellée de soupe pour recouvrer la liberté de la république de Platon. Les tyrans faisaient largesse d’un quart de blé, d’un sentier de vin et d’un sesterce ; et lors c’était pitié d’ouïr crier Vive le Roi ! les lourdauds ne s’avisaient pas qu’ils ne faisaient que recouvrer une partie du leur, et que cela même qu’ils recouvraient, le tyran ne leur eût put donner, si devant il ne l’avait ôté à eux-mêmes […].

Ce sont toujours quatre ou cinq qui maintiennent le tyran ; quatre ou cinq qui lui tiennent tout le pays en servage […].

Mais maintenant je viens à un point lequel est à mon avis le ressort et le secret de la domination, le soutien et fondement de la tyrannie. […] Ce ne sont pas des bandes de gens à cheval, ce ne sont pas les compagnies de gens de pied, ce ne sont pas les armes qui défendent le tyran ; on ne le croira pas du premier coup, mais certes il est vrai : ce sont toujours quatre ou cinq qui maintiennent le tyran ; quatre ou cinq qui lui tiennent tout le pays en servage ; toujours il a été que cinq ou six ont eu l’oreille du tyran et s’y sont approchés d’eux-mêmes, ou bien ont été appelés par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés, et communs aux biens de ses pilleries. Ces six adressent si bien leur chef qu’il faut pour la société qu’il soit méchant non pas seulement de ses méchancetés, mais encore des leurs. Ces six ont six cents qui profitent sous eux, et font de leur six cents ce que les six font au tyran. Ce six cents en tiennent sous eux six mille qu’ils ont élevés en état, auxquels ils font donner ou le gouvernement des provinces, ou le maniement des deniers, afin qu’ils tiennent la main à leur avarice et cruauté, et qu’ils l’exécutent quand il sera temps, et fassent tant de maux d’ailleurs qu’ils ne puissent durer que sous leur ombre, ni s’exempter que par leur moyen des lois et de la peine. Grande est la suite qui vient après cela, et qui voudra s’amuser à dévider ce filet, il verra que non pas les six mille, mais les cent mille, mais les millions par cette corde se tiennent au tyran, s’aidant d’icelle, comme en Homère Jupiter se vante, s’il tire la chaîne, d’emmener vers soi tous les dieux. […]

Cela, est-ce vivre heureusement ? Cela s’appelle-t-il vivre ? […] Quelle condition est plus misérable que de vivre ainsi, qu’on n’ait rien à soi, tenant d’autrui son aise, sa liberté, son corps et sa vie ?

Ainsi le tyran asservit les sujets les uns par le moyen des autres, et est gardé par ceux desquels s’ils valaient rien il se devrait garder : et comme on dit, pour fendre du bois il fait les coins du bois même. Voilà ses archers, voilà ses gardes, voilà ses hallebardiers […]. Toutefois voyant ces gens-là qui naquètent le tyran pour faire leurs besognes de sa tyrannie et de la servitude du peuple il me prend souvent ébahissement de leur méchanceté, et quelquefois pitié de leur sottise, Car à dire vrai qu’est-ce autre chose de s’approcher du tyran, que se tirer plus arrière de sa liberté, et par manière de dire serrer à deux mains et embrasser la servitude ? qu’ils mettent un petit peu à part leur ambition et qu’ils se déchargent un peu de leur avarice, et puis qu’ils se regardent eux-mêmes et qu’ils se reconnaissent, et ils verront clairement que les villageois, les paysans, lesquels tant qu’ils peuvent ils foulent aux pieds et en font pis que de forçats ou esclaves, ils verront, dis-je, que ceux-là ainsi malmenés, sont toutefois au prix d’eux fortunés et aucunement libres : le laboureur et l’artisan, pour autant qu’ils soient asservis, en sont quittes en faisant ce qu’on leur dit ; mais le tyran voit les autres qui sont auprès de lui coquinant et mendiant sa faveur : il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il dit, mais qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent, pour lui satisfaire, qu’ils préviennent encore ses pensées ; ce n’est pas tout, à eux, de lui obéir, il faut encore lui complaire, il faut qu’ils se rompent, qu’ils se tourmentent, qu’ils se tuent à travailler en ses affaires ; et puis qu’ils se plaisent de son plaisir, qu’ils laissent leur goût pour le sien, qu’ils forcent leur complexion, qu’ils dépouillent leur naturel, il faut qu’ils se prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes et à ses yeux ; qu’ils n’aient œil, ni pied ni main que tout ne soit au guet pour épier ses volontés, et pour découvrir ses pensées. Cela, est-ce vivre heureusement ? cela s’appelle-t-il vivre ? est-il au monde rien moins supportable que cela, je ne dis pas à un homme de cœur, je ne dis pas à un bien né, mais seulement à un qui ait le sens commun ou sans plus la face d’homme ? quelle condition est plus misérable que de vivre ainsi, qu’on n’ait rien à soi, tenant d’autrui son aise, sa liberté, son corps et sa vie ?

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