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Épicure (341-270 av. J-C)

 

Lettre à Ménécée (v. 300 av. J-C)

 

Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 2010, pp. 47-50.
Traduction : Daniel Delattre, Joëlle Delattre-Biencourt & José Kany-Turpin.

· Textes

Dans cette lettre adressée à un disciple, Épicure livre ses secrets pour une vie bienheureuse : elle n’est pas à rechercher dans la sophistication et la complexité, mais dans une existence qui se satisfait de ses besoins premiers, prévenant ainsi les troubles du corps et de l’âme.

[…] Il n’est en rien semblable à un vivant mortel, l’homme qui vit au milieu de biens immortels.​

Il faut […] prendre en compte que, parmi les désirs, les uns sont naturels et les autres sans fondement ; que, parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires et les autres seulement naturels ; et que, parmi les désirs nécessaires, les uns sont nécessaires au bonheur, d’autres à l’absence de tourments corporels, et d’autres à la vie elle-même. En effet, une observation rigoureuse des désirs sait rapporter tout choix et tout rejet à la santé du corps et à l’absence de trouble de l’âme, puisque c’est là la fin de la vie bienheureuse. De fait, ce pour quoi nous faisons tout, c’est pour éviter la douleur et l’effroi. D’ailleurs, une fois que cet état nous advient, toute la tempête de l’âme se dissipe, le vivant n’ayant pas à se mettre en marche vers quelque chose qui lui manquerait ni à rechercher quelque autre chose, grâce à laquelle le bien de l’âme et du corps atteindrait sa plénitude (de fait, c’est quand l’absence du plaisir nous cause de la douleur que nous avons besoin du plaisir) : nous n’avons plus besoin du plaisir.

[…] Une observation rigoureuse des désirs sait rapporter tout choix et tout rejet à la santé du corps et à l’absence de trouble de l’âme, puisque c’est là la fin de la vie bienheureuse.

Voilà justement pourquoi nous disons que le plaisir est le principe et la fin de la vie bienheureuse. Car nous savons qu’il est un bien premier, et de naissance : c’est en partant de lui que nous décidons tout choix et tout rejet, et c’est à lui que nous aboutissons, du fait que nous usons comme règle de l’affection pour juger de tout bien. Et puisqu’il est un bien premier et conaturel, pour cette raison nous ne choisissons pas tout plaisir – il nous arrive, au contraire, de laisser de côté de nombreux plaisirs, quand il s’ensuit, pour nous, trop de désagrément –, et nous considérons que beaucoup d’états douloureux sont préférables à des plaisirs, quand un plaisir plus grand découle, pour nous, du fait que nous avons enduré pendant longtemps ces états douloureux.

[...] Tout plaisir est un bien, et pourtant tout plaisir n’a pas à être choisi.

Ainsi, parce qu’il a une nature qui nous est appropriée, tout plaisir est un bien, et pourtant tout plaisir n’a pas à être choisi. De même, encore, tout état douloureux est un mal, mais tout état douloureux n’est pas toujours par nature à rejeter. C’est assurément par la mesure comparative et l’examen de ce qui est utile et de ce qui ne l’est pas qu’il convient de juger tout cela, car, selon les moments, nous usons du bien comme s’il était un mal, ou, à rebours, du mal comme s’il était un bien. [...]

Quand […] nous disons que le plaisir constitue la fin, nous ne parlons pas des plaisirs des libertins ni de ceux qui consistent à jouir – comme le croient certains qui, ignorant de quoi nous parlons, sont en désaccord avec nos propos ou les prennent en un mauvais sens –, mais de l’absence de douleur, pour le corps, et de l’absence de trouble, pour l’âme. En effet, ce n’est ni l’incessante succession des beuveries et des parties de plaisir, ni les jouissances que l’on retire des garçons et des femmes, ni celles que procurent les poissons et tous les autres mets qu’offre une riche table qui rendent la vie plaisante ; c’est, au contraire, un raisonnement sobre, qui recherche la connaissance exacte des raisons de chaque choix et de chaque rejet et repousse les opinions qui permettent à la perturbation la plus grande de s’emparer des âmes.

[...] Le principe de tout cela et le plus grand bien, c’est la prudence. C’est pourquoi justement la prudence est une chose plus précieuse encore que la philosophie, car elle est la source naturelle de toutes les vertus [...].

Or le principe de tout cela et le plus grand bien, c’est la prudence. C’est pourquoi justement la prudence est une chose plus précieuse encore que la philosophie, car elle est la source naturelle de toutes les vertus de reste et enseigne qu’il n’est pas possible de mener une vie plaisante qui ne soit pas prudente ni une vie belle et juste qui ne soit pas plaisante ; car les vertus sont naturellement liées à la vie plaisante, et la vie plaisante en est inséparable.

[…] Ces doctrines et celles qui s’y apparentent, fais-en l’objet de tes soins, jour et nuit, pour toi-même et pour qui te ressemble ; et jamais, ni dans la veille ni dans tes rêves, tu ne connaîtras de trouble profond, mais tu vivras comme un dieu parmi les hommes. Car il n’est en rien semblable à un vivant mortel, l’homme qui vit au milieu de biens immortels.

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