Arturo ESCOBAR

 

"Des Communs

dans le Plurivers" (2015)

 

 

 

 

 

Dans la région de la forêt tropicale humide du Pacifique Sud de la Colombie, imaginez une scène apparemment simple de la rivière Yurumangui, l’une des nombreuses rivières qui coulent de la chaîne de montagnes des Andes occidentales vers l’océan Pacifique, une zone habitée en grande partie par des communautés d’origine africaine. Un père et sa fille de six ans pagayant en fin d’après-midi vers l’amont, dans leurs potrillos (pirogues locales), profitant de la marée montante ; peut-être rentrent-ils chez eux après avoir emporté leurs plantains récoltés et leur prise du jour dans la ville en aval, et peut-être ramènent-ils quelques articles achetés au magasin de la ville — sucre de canne non raffiné, combustible de cuisson, sel, cahiers pour les enfants, ou quoi que ce soit d’autre.

À première vue, on peut dire que le père « socialise » sa fille en lui apprenant à naviguer correctement sur le potrillo, une compétence importante car la vie dans la région dépend beaucoup des aller-retours incessants des potrillos à travers les rivières, les mangroves et les estuaires. Cette interprétation est correcte d’une certaine manière, mais il y a autre chose. Comme ont coutume de le dire les habitants, en parlant du territoire fluvial, aca nacimos, aca crecimos, aca hemos conocido qué es el mundo (« Ici nous sommes nés, ici nous avons grandi, ici nous avons su ce qu’est le monde »). À travers leur nacer-crecer-conocer (« naître, grandir, connaître »), ils mettent en oeuvre les multiples pratiques qui ont permis de créer leurs territoires/mondes depuis qu’ils sont devenus libres (c’est-à-dire des peuples non esclaves) et qu’ils se sont empêtrés avec des êtres vivants de toutes sortes dans ces mondes de forêts et de mangroves.

Voyageons vers ce fleuve, immergeons-nous profondément en lui en vivons-le avec les yeux de la relationnalité ; toute une façon de vivre le monde se dessine pour nous. En regardant attentivement du point de vue des multiples relations qui font de ce monde ce qu’il est, nous voyons que le potrillo a été fabriqué à partir d’un palétuvier avec les connaissances que le père a reçues de ses prédécesseurs ; la forêt de mangrove est intimement connue des habitants qui traversent avec une grande facilité les estuaires fractals qu’elle crée avec les rivières et la mer toujours en mouvement ; nous commençons à voir les connexions infinies qui maintiennent ensemble et toujours en mouvement cet « espace aquatique » intertidal (Oslender, 2008), y compris les connexions avec la lune et les marées qui promulguent une temporalité non linéaire. La forêt de mangrove comporte de nombreuses entités relationnelles parmi ce qui nous pourrions appeler des minéraux, des mollusques, des nutriments, des algues, des micro-organismes, des oiseaux, des plantes et des insectes — un assemblage complet de vies sous-marines, de vies de surface et de vies alentour. Les ethnographes de ces mondes les décrivent comme trois mondes non séparés — el mundo de abajo, ou inframonde ; este mundo, ou le monde humain ; et el mundo de arriba, monde spirituel ou supramonde. Il y a des allées et des venues entre ces mondes, et des lieux et des êtres particuliers qui les relient, y compris des « visions » et des êtres spirituels. Ce monde entier est raconté sous des formes orales qui comprennent des récits, des chants et de la poésie.

Ce réseau dense d’interrelations peut être appelé « ontologie relationnelle ». Le monde de la mangrove, pour lui donner un nom court, est mis en scène minute après minute, jour après jour, par un ensemble infini de pratiques effectués par toutes sortes d’êtres et de formes de vie, impliquant une matérialité organique et inorganique complexe d’eau, de minéraux, de degrés de salinité, de formes d’énergie (soleil, marées, lune, relations de force), etc. Il y a une « logique » de rhizome à ces enchevêtrements, une logique impossible à suivre de manière simple, et très difficile à cartographier et à mesurer, si tant est que l’on puisse ; elle révèle une manière tout à fait différente d’être et de devenir dans un territoire et un lieu. Ces expériences constituent des mondes relationnels ou des ontologies. Pour le dire de manière abstraite, une ontologie relationnelle de ce type peut être définie comme une ontologie dans laquelle rien ne préexiste aux relations qui la constituent. Autrement dit, les choses et les êtres sont leurs relations ; ils n’existent pas avant eux.

 

Arturo ESCOBAR (1951), « Des Communs dans le Plurivers » (2015).

In THE COMMONS STRATEGIES GROUP (dir.), Patterns of Commoning.

David Bollier & Silke Helfrich Editors, 2015.

Traduction : Marin Schaffner.

In Les pensées de l’écologie. Un manuel de poche.

Wildproject/Manuel, Marseille, Éditions Wildproject, 2021.

(p. 198-201).

 

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