ARISTOTE

 

Éthique à Nicomaque (vers -350)

 

Dès lors que toute connaissance ou décision a pour objectif quelque chose de bon, quel est l’objectif que vise, disons-nous, la politique ? Et quel est le bien placé au sommet de tous ceux qui sont exécutables ?

Sur un nom, en somme, la toute grosse majorité tombe d’accord : c’est le bonheur, en effet, disent et la masse et les personnes de marque. Au reste, avoir une vie de qualité ou réussir, c’est la même chose, dans leurs conceptions, qu’être heureux. Mais le bonheur, qu’est-ce que c’est ? On entre dans la controverse et la masse n’apporte pas une réponse pareille à celle des sages. […]

Ne faut-il pas […] dire que s’en remettre, pour en juger, aux caprices de la fortune est incorrect de toutes les façons ? Ce n’est pas à eux que tient, en effet, le fait de vivre bien ou mal. Au contraire, ils offrent le supplément dont a besoin l’existence humaine, comme nous le disions. Et ce qui en décide souverainement, ce sont les actes vertueux dans le cas du bonheur et les actes contraires à la vertu dans le cas contraire.

Et un témoignage en faveur de notre argument se trouve aussi dans la question qu’on vient de traiter, puisque aucune des œuvres humaines ne présente autant de solidité que les activités qui sont vertueuses. Elles sont, en effet, plus stables encore que les sciences, semble-t-il.

Or dans leur nombre, ce sont les plus honorables qui sont les plus stables, car c’est à elles surtout, et cela sans discontinuer jamais, que les bienheureux consacrent leur vie. C’est, en effet, apparemment le motif pour lequel il n’y a pas de place, dans leur cas, pour l’oubli.

Par conséquent, la stabilité recherchée appartiendra à l’homme heureux. Et il traversera l’existence dans ce bonheur car, toujours ou avant tout, il exécutera et aura en vue ce qui est vertueux. […]

Nous disons, en effet, qu’il y a des vertus intellectuelles et des vertus morales, que la sagesse, la compréhension, la sagacité sont d’ordre intellectuel, mais la générosité et la tempérance, d’ordre moral. Si nous parlons en effet du caractère, nous ne disons pas « c’est un sage ou quelqu’un capable de comprendre », mais « c’est un doux ou un tempérant. » Cependant, nous louons aussi le sage en raison de son état ; or les états louables, nous les appelons vertus.

La vertu a donc deux formes : elle est intellectuelle d’un côté, et de l’autre, morale.

Si elle est intellectuelle, c’est en grosse partie à l’enseignement qu’elle doit de naître et de croître. C’est précisément pourquoi elle a besoin d’expérience et de temps. Mais si elle est morale, elle est le fruit de l’habitude. C’est même de là qu’elle tient son nom [en grec, êthikê : « morale »] moyennant une petite modification du mot ethos, [en grec « habitude »].

[…] Or les vertus, nous les tirons d’actes préalables, comme c’est le cas des techniques au demeurant. En effet, ce qu’on doit apprendre à faire, c’est en le faisant que nous l’apprenons. Ainsi, c’est en bâtissant qu’on devient bâtisseur et en jouant de la cithare qu’on devient cithariste. De la même façon, c’est donc aussi en exécutant des actes justes que nous devenons justes, des actes tempérants qu’on devient tempérant et des actes courageux qu’on devient courageux.

En témoigne d’ailleurs encore ce qui se passe dans les Cités. Les législateurs, en effet, cherchent à créer, chez leurs concitoyens, les habitudes qui les rendent bons et le souhait de tout législateur est celui-là. Quant à tous ceux qui échouent à le faire, ils ratent leur but. Et c’est là ce qui distingue un bon régime politique d’un mauvais.

De plus, ce sont, à l’origine et tout du long, les mêmes actes qui entraînent dans chaque cas l’apparition et la disparition d’une vertu, comme c’est encore le cas d’une technique. En effet, jouer de la cithare produit tantôt de bons, tantôt de mauvais citharistes, et des activités analogues, sortent les bâtisseurs ainsi que tous les autres artisans, bons ou mauvais, puisque bien bâtir fera de bons bâtisseurs, et mal bâtir, de mauvais. S’il n’en allait pas de la sorte, en effet, on n’aurait nul besoin de quelqu’un pour enseigner le métier ; tout le monde, au contraire, serait né bon artisan ou mauvais.

Tel est donc aussi le cas des vertus. En effet, c’est en exécutant ce que supposent les contrats qui regardent les personnes que nous devenons, les uns, justes, les autres, injustes. C’est par ailleurs en exécutant les actes que supposent les circonstances effrayantes et en prenant l’habitude de craindre ou de garder son sang-froid que nous devenons, les uns, courageux, les autres, lâches. Et il en va encore de même pour les affaires qui mettent en jeu nos appétits ou celles qui suscitent les manifestations de notre colère. Les uns, en effet, deviennent tempérants et doux, les autres, intempérants et colériques, les premiers, parce qu’ils ont, dans les circonstances, tel comportement qui correspond à la vertu, les autres, parce qu’ils ont tel autre comportement.

En un mot, il y a donc similitude entre les actes et les états qui en procèdent.

C’est pourquoi les actes doivent répondre à une exigence de qualité, car les différences qu’ils comportent entraîne celles des états.

L’importance de contracter telle ou telle habitude dès la prime jeunesse n’est donc pas négligeable, mais tout à fait décisive ou plutôt, c’est le tout de l’affaire.

[…] En conséquence, ce qu’il faut d’abord considérer, c’est que ce genre de biens est naturellement propre à disparaître par défaut et par excès. Car on doit, pour ce qui n’est pas clair, prendre à témoin ce qui l’est ; or c’est ce que nous voyons dans le cas de la vigueur et de la santé : en effet, l’excès de gymnastique et son défaut ruinent la vigueur et, pareillement, le boire et le manger en trop grande ou trop petite quantité ruinent la santé, tandis que, en quantité mesurée, ils la produisent, l’accroissent et la conservent.

C’est donc ce qui se passe aussi dans le cas de la tempérance, du courage et des autres vertus. En effet, celui que tout fait fuir, qui a peur de tout et qui ne fait front devant rien, devient un lâche ; et celui qui ne craint absolument rien, mais marche au-devant de tous les dangers, devient un téméraire. Pareillement, de son côté, celui qui jouit de chaque plaisir et ne se garde d’aucun, devient intempérant, tandis que celui qui les fuit tous, comme font les rustres, devient quelqu’un d’insensible.

Donc ce qui ruine la tempérance et le courage, ce sont l’excès et le défaut, tandis que l’équilibre les conserve.

ARISTOTE (- 384-322), Éthique à Nicomaque (- 350). 

Traduction : Richard Bodéüs.

In Aristote. Oeuvres complètes, Flammarion, Paris, Flammarion, 2014.

Livre I [1095a] (p. 1979) / [1100b] (p. 1992-1993).

Livre II [1103a-b] (p. 1999-2002) / [1104a] (p. 2003-2004).

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